Niels Steensen, vous connaissez ?

De la glande salivaire au fossile, de l’anatomie au catholicisme, le parcours de Niels Steensen est à la fois dichotomique et particulier. 

 

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Dans le rétro – La folle histoire de Sténon le Bienheureux

Quel est le lien entre un saint, un requin et les sciences de la Terre ?

En voyant cette question, il est facile de croire qu’il s’agit d’une blague. Pourtant, ce sont trois mots qui résument l’anecdote derrière une hypothèse qui a modelée les études de géologie et qui fait aujourd’hui toujours partit du cursus scolaire des ingénieurs de ce domaine. Cela dit, rare sont ceux qui connaissent Niels Steensen, médecin spécialisé dans l’étude de l’anatomie, aussi connu comme « Sténon le Bienheureux », béatifié en 1988 par le pape Jean-Paul II, et en voie d’être canonisé.

Frédéric Bouchard, chercheur au laboratoire Géosciences de Paris-Sud (GEOPS), s’est intéressé à cet homme énigmatique qui a jonglé entre science et religion, et qui a été célébré dans les deux domaines. Tel un conteur, il décrit l’aventure de Niels Steensen, plutôt connu sous le nom de Nicolas Sténon, né en 1638 à Copenhague. Il y fait des études de médecine – ce qui, à cette époque, signifiait aussi l’étude de presque tout : latin, botanique, minéralogie, grecque, etc. Le premier point marquant de ses péripéties a lieu à Amsterdam, dont le port est une plaque tournante en matière de commerce, mais aussi en matière de savoir. « Sténon arrive dans ce monde-là, et lui son hobby c’est l’anatomie, donc il est un professionnel du scalpel. Il y faisait des dissections sur des cadavres et des animaux. C’est en disséquant une tête de mouton qu’il découvre un canal qui porte aujourd’hui son nom : le canal de Sténon, qui est le canal d’une glande salivaire. » L’anatomiste sera aussi le premier à dire que le cœur n’est qu’un muscle qui pompe le sang dans tout le corps, et non le siège des émotions comme tant de philosophes le déclaraient.

Sténon se rend ensuite à Florence, où il travaille en tant qu’anatomiste pour le grand-duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis. C’est en Octobre 1666, à Livourne, qu’un requin blanc d’une tonne et demi est capturé par des pêcheurs français et hissé laborieusement sur la plage où il est achevé à coups de bâtons. Le grand-duc, y voyant une opportunité unique pour la science, demande à ce que l’on envoie la bête à son « dissecteur ». Or, son foie seul pèse 130 kilogrammes. Il est donc inconcevable de trimballer la bête dans les terres. Le requin est donc décapité, et Sténon dissèquera la tête du prédateur sans savoir qu’il y fera une trouvaille bouleversante.

C’est en examinant les dents particulières du poisson qu’il fera un lien avec les Glossopetrae que Frédéric décrit comme « des morceaux de pierre triangulaires que les gens associaient à des langues, soit de serpent ou de dragon. Ils disaient qu’elles tombaient du ciel les soirs d’éclipse lunaire. Il y avait une partie un peu mystique associée aux Glossopetrae. » Sténon propose alors que ces pierres ne sont que des vraies dents de requins morts il y a très longtemps et qui se seraient déposées au fond de mers. Recouvertes de sédiments, intégrées aux strates rocheuses, elles en seraient sorties grâce aux mouvements de la terre. Son hypothèse chamboule alors le terme fossile, du mot fossilis qui signifie « extrait de la terre » et qui était alors associé à tout objet déterré du sol (organique et minéral). Elle bouleverse aussi les croyances, car au 17ième siècle, la religion catholique règne en Italie, et il n’est pas possible que la Terre soit plus vieille que la date à laquelle elle a été créée par Dieu. En trouvant des fossiles, tels des coquillages intriqués dans des rochers, les gens de l’époque croyaient plutôt que le mollusque y avait crû, aidé par les forces spirituelles du tout puissant.

« Finalement, Sténon se dit que ce qu’on appelle fossile ne devrait être que des restants organiques, et ce qui est minéral ne devrait pas être considéré comme un fossile. Il va plus loin encore : il propose ce que l’on appelle les principes de Sténon. » 

Ces principes, qui sont toujours étudiés et utilisés par les géologues de notre ère, proposent entres autres le principe de « l’horizontalité primaires des couches ». Frédéric l’explique en mentionnant que « les strates rocheuses que l’on observe aujourd’hui sont en fait des couches de sédiments qui se sont déposés à l’horizontale dans le fond d’un bassin et qui ont été cimentées par la pression. Sténon est celui qui a suggéré, avec le plus de démonstration, que ces strates qu’on voit parfois verticales et tordues étaient à la base des dépôts horizontaux de sédiments. » 

Sténon publie alors un premier ouvrage qui n’était qu’un amuse-gueule avant un livre plus complet. Cependant, ce deuxième tome ne verra jamais le jour. À la surprise de plusieurs, l’anatomiste met de côté la science et devient évêque en Prusse où il fait vœux de pauvreté. Il y mourra dans la quarantaine, mais ces découvertes scientifiques, dans les domaines de la biologie et de la géologie, ainsi que sa foi profonde, perdurent toujours aujourd’hui. Entre les milliers de pèlerins qui viennent se recueillir à la « Capella Stenoniana », la chapelle de Sténon, petit enclave au flanc de la Basilique de San Lorenzo en Italie, et les cours du cursus de géologie qui traitent toujours de ses principes, Niels Steensen n’est peut-être pas très connu, mais il n’est pas oublié de ceux qui le connaissent.

Illustration de Melina Cyrenne.

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